L’histoire des rues, des parcs, des commerces et des lieux relate les efforts, succès et difficultés des personnes qui les ont planifiés, conçus et construits. Le récit des activités des générations précédentes permet de mieux comprendre nos villes. C’est l’objectif que vise cette série d’articles de Nouvelles d’Ici, Histoire à revoir aujourd’hui.
Le moulin Fleming est l’emblème de l’arrondissement de LaSalle. Ce vieux bâtiment a une histoire qui a influencé le parcours de toute la société québécoise depuis le 19e siècle. L’homme qui a construit le moulin a subi un procès qui a contribué à l’abolition du régime seigneurial et à la mise en place d’un libre marché.
L’arrivée de William Fleming
En ce début de 19e siècle, William Fleming quitte l’Écosse, un pays où règne la misère due aux guerres napoléoniennes qui bouleversent l’Europe entière.
De plus, la Grande-Bretagne, qui possède le territoire écossais, est entrée en guerre contre les États-Unis d’Amérique. C’est la deuxième guerre d’indépendance depuis juin 1812.
Les habitants des Highlands, une partie centrale de l’Écosse, fuient la faim et le froid. C’est principalement une population ouvrière formée qui émigre. Ses membres sont entreprenants, économes et ont l’esprit de clan.
William Fleming arrive par bateau, probablement accompagné de sa femme, Janet Miller, et de leur petite fille âgée d’un an.
Depuis le 17e siècle, le régime seigneurial prévaut en Nouvelle-France. Bien que le pays soit sous le régime britannique depuis 1759, le régime féodal de la monarchie française y règne encore. La Révolution française de 1789 à 1799, qui a aboli ces privilèges, n’a pas atteint les anciennes colonies françaises.
Les Messieurs de Saint-Sulpice sont les seigneurs de l’Île de Montréal et ont le monopole des moulins. Les colons doivent remplir leurs devoirs de censitaires qui incluent de payer le droit de mouture, aussi nommé droit de banalité. Ainsi, ils sont tenus de faire moudre leur grain dans le moulin du seigneur et de remettre à ce dernier la 14e part de leur production.
Les hommes d’affaires britanniques s’opposent de plus en plus à ce système. Les Canadiens français, soumis à l’autorité religieuse, n’osent pas trop défier les autorités seigneuriales, mais ils trichent et dissimulent des transactions. Plusieurs veulent voir la fin du régime des Messieurs de Saint-Sulpice.
Un premier moulin de bois
En 1814, William Fleming achète un terrain près d’une voie de communication importante, le Lower Lachine Road, aujourd’hui le boulevard LaSalle. Le terrain est judicieusement placé pour un moulin à vent, surplombant le fleuve, face aux vents dominants qui viennent du lac Saint-Louis.
William Fleming y construit une maison en pierre et un moulin à vent en bois. Il est d’abord utilisé pour moudre l’orge et le riz, ce qui n’inquiète pas trop Jean-Henri-Auguste Roux, le supérieur des Sulpiciens.
Mais en février 1816, William Fleming ajoute des meules à blé et commence à moudre le grain que des censitaires lui apportent, ce qui évite à ces derniers de payer le droit de mouture aux Sulpiciens, dérogeant ainsi à leur obligation.
Dans cette société principalement agricole, les moulins ont une grande importance. Les colons s’y rassemblent et les boulangers y acquièrent leur farine. Il existe alors des moulins à vent et à eau. Les Sulpiciens viennent d’investir des sommes importantes dans leur lucratif moulin à eau à Lachine.
Sentant que leurs prérogatives seigneuriales et que leur monopole sur la mouture du grain de blé s’effritent, les Sulpiciens intentent alors une poursuite.
Poursuite devant les tribunaux

William Fleming a l’appui des marchands anglais, la sympathie de la population et est aidé par deux avocats écossais. En 1822, la Cour ordonne la démolition des meules à blé de son moulin.
William Fleming conteste la décision et porte le jugement en appel. Ses avocats argumentent que le Séminaire de Montréal, en tant que seigneur, n’a aucune existence légale. Ses titres proviennent du Séminaire de Saint-Sulpice de Paris qui n’a plus d’autorité au Canada.
Les Sulpiciens reviennent à la charge avec un mémoire, la Consultation de douze des plus célèbres avocats de Paris, qui argumente que ces droits leurs ont été accordés par Louis XIV en 1677 et normalisés par le traité de Paris de 1763, une paix signée entre la France et la Grande-Bretagne.
L’affaire se termine par un verdict nul: sur les huit juges, quatre sont pour et quatre sont contre la décision du premier procès. Ce statu quo signifie une victoire pour William Fleming. Les procédures auront duré presque 10 ans.
Cette victoire en 1825 arrive dans une période où il y a beaucoup d’innovations technologiques. Chemins de fer, nouvelles faucheuses-moissonneuses: tout change pour les meuniers.
Le procès Fleming est un test décisif entre le Séminaire et les autorités britanniques. Les Sulpiciens en viendront à vendre la plupart de leurs moulins.
Un second moulin de pierre
Suite à ce jugement, William Fleming entreprend la construction sur le même terrain d’un autre gros moulin, en pierre des champs, cinq étages de haut, unique par son type anglo-saxon, et surplombé d’une calotte avec un mécanisme spécial qui permet de faire pivoter les ailes. Il y a également une galerie au premier étage qui facilite le travail du meunier.
William Fleming a lui-même réalisé la charpente du toit et les ouvrages de menuiserie. Le toit du moulin est recouvert à moitié d’un lambrissage en bois pour le protéger des vents du nord-est.
Malgré les améliorations apportées par le nouveau moulin, la concurrence entre moulins est rude pour William Fleming et les temps sont durs. Avec l’ouverture du canal Lachine en 1826, l’approvisionnement en blé depuis les grands lacs est maintenant possible. De nouveaux moulins industriels s’installent sur le canal Lachine, dont un autre écossais, Ogilvie, qui réussit à faire une farine plus fine.
William Fleming meurt en 1860 à l’âge de 74 ans. Son fils John Fleming lui succède et se diversifie avec un moulin à scie, une boutique de forge, un entrepôt, une grange, une écurie et une remise pour les voitures.
À la mort de ce dernier en 1896, le terrain est vendu et acheté par plusieurs propriétaires successifs, mais les lieux sont laissés à l’abandon.
Travaux de restauration

En 1928, le terrain est racheté par la compagnie pharmaceutique Burroughs Wellcome. En piteux état, les pierres du moulin tiennent à peine. Le mortier est effrité, tous les planchers effondrés, les mécanismes rouillés, pillés, irrécupérables. C’est un vieux bâtiment en train de sombrer dans l’oubli. L’entreprise tente de le restaurer, tant bien que mal, avant de le vendre à la Ville de LaSalle en 1947.
En 1983, l’ancien ministère des Affaires culturelles du Québec le classe bien archéologique. En 1990, l’extérieur est refait et conserve la calotte avec son mécanisme particulier, d’inspiration britannique. Cette calotte avec un câble, accessible à partir de la galerie ceinturant la tour, permettait d’activer un volant pouvant faire pivoter la tour.
Bien qu’il fasse l’objet de protections patrimoniales comme l’extérieur, l’intérieur est traité de façon contemporaine, avec des panneaux explicatifs sur l’histoire du moulin. Des fouilles archéologiques ont eu lieu. L’ancienne Ville de LaSalle et le ministère en font un lieu d’interprétation sur l’histoire. Jusqu’en 2014, des animateurs-comédiens font connaître l’histoire du moulin Fleming.
Aujourd’hui
Seul le second moulin de pierre existe aujourd’hui, que l’on connaît sous le nom du moulin Fleming. Le sort du premier moulin en bois est inconnu, possiblement détruit ou passé au feu, comme c’était fréquent pour les moulins de cet époque. Au Québec, il subsiste encore une vingtaine de moulins, surtout en bordure du fleuve Saint-Laurent.
L’apport d’un écossais au quartier historique du Highland est toujours visible. Le vieux moulin Fleming est encore là, imposante tour conique, coiffé d’une calotte. Mais il subit les affres du temps. Les bourrasques ont eu raison de ses quatre pales en septembre 2019. Des travaux sont en cours pour sa restauration.
Pour en savoir plus sur les moulins à vent, le documentaire Les dompteurs de vent de l’Office national du film du Canada (ONF) décrit le travail du meunier. On y voit le moulin Fleming à la neuvième minute.
En haut de cet article, la photo la plus ancienne provient de la BANQ tandis que la plus récente a été prise par Marie Guertin en février 2025.
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