Le bâtiment principal du centre Ricochet à Pierrefonds (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher
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Des campements de Lachine au centre Ricochet de Pierrefonds : parcours d’itinérance ou itinéraire d’espérance ?

« Avant, j’avais un appartement, j’avais une job. […] J’ai eu un abcès au visage qui s’est transformé en poison, partout dans mon corps. J’ai eu sept chirurgies, une réanimation cardiaque… J’ai été un mois et demi dans le coma. »

Patrick Gervais est assis avec son chien Ruben et sa compagne Karine Sarazin sous leur tente au bord du mur anti-bruit du côté sud de l’autoroute A20 à Lachine. Il explique comment il a perdu son logement.

« Pendant les six mois que j’étais à l’hôpital, j’ai tout perdu, raconte-t-il. J’ai perdu mon char, […] mes meubles, mon linge… Quand je suis sorti du centre de réadaptation, il n’y avait plus rien. Je me suis retrouvé dans la rue. »

Malgré tout, M. Gervais était de bonne humeur le 12 août dernier. Stephanie Desrosiers, conductrice de la navette de Ricochet, était venue lui rendre visite. Elle lui a apporté des repas et de la nourriture pour Ruben. Nouvelles d’Ici l’accompagnait.

Cela fait maintenant huit mois que M. Gervais est bénéficiaire des services de Ricochet, un refuge pour personnes en situation d’itinérance situé dans un ancien centre de retraite spirituelle jésuite à Pierrefonds. Il s’y est vite senti à l’aise, y menant des activités, comme des soirées karaoké, par exemple.

M. Gervais est aussi devenu le porte-parole non-officiel de l’organisme à but non lucratif (OBNL) et a notamment été interviewé par CityNews et Centraide. C’est aussi chez Ricochet qu’il a rencontré Mme Sarazin.

Cette dernière y est bénéficiaire depuis environ cinq mois. Elle avait elle aussi un logement il y a peu de temps, mais a dû quitter ce qu’elle décrit comme étant « un milieu violent ».

« C’était une question de survie », explique-t-elle.

Patrick Gervais, Karine Sarazin et leur chien Ruben à leur campement à Lachine. Ils sont tous trois bénéficiaires du centre Ricochet à Pierrefonds (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher
Patrick Gervais, Karine Sarazin et Ruben à leur campement à Lachine. Ils sont tous trois bénéficiaires du centre Ricochet à Pierrefonds (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher

Le centre a cependant une règle importante : afin d’éviter la dépendance à ses services, on ne peut y rester que pour 30 jours. Ensuite, on doit quitter pour un minimum de 10 jours. 

« On n’offre pas de logement à long terme, explique Sarah-Jane Boivin, responsable des communications. [On veut encourager] la réinsertion sociale. »

Le jour de la visite de Nouvelles d’Ici, il restait encore deux jours au couple à passer en campement. Lachinois « toute [sa] vie », M. Gervais retourne toujours dans son arrondissement lorsqu’il n’est pas hébergé à Pierrefonds.

Un centre d’accueil pas comme les autres pour les personnes en situation d’itinérance

Le centre Ricochet se distingue de bien d’autres refuges et haltes-chaleur de l’île de Montréal en raison de son caractère paisible. Situé sur le boulevard Gouin, il se trouve sur un grand terrain parsemé d’arbres sur le bord de la rivière des Prairies.

Une chambre au centre Ricochet (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher
Une chambre au centre Ricochet (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher

C’est le seul centre d’hébergement pour personnes en situation d’itinérance dans l’Ouest-de-l’Île et il est très populaire. Ricochet a 80 lits, en plus de quelques autres chambres et divans d’urgence, mais doit refuser environ 120 personnes par semaine, selon Mme Boivin.

L’organisme a été créé par Action Jeunesse de l’Ouest-de-l’Île (AJOI), un OBNL qui intervient auprès des jeunes à risque, ainsi qu’auprès d’autres personnes vulnérables. Comme Lachine est un arrondissement limitrophe, AJOI et Ricochet le desservent aussi.

Mme Boivin raconte que les travailleurs et travailleuses de rue d’AJOI se sont aperçus de l’enjeu que représentait l’itinérance dans l’Ouest-de-l’Île et ont réalisé l’importance d’y ouvrir un refuge. Ricochet a donc été officiellement incorporé en 2017 et son premier refuge a été créé au mois de décembre 2020. Depuis, il est devenu indépendant d’AJOI, mais demeure une organisation-sœur, selon Mme Boivin.

L’ancien centre jésuite, autrefois appelé la Villa Saint-Martin, est la nouvelle maison de l’organisme, qui y est installé depuis l’année dernière. Mme Boivin indique que l’organisme veut maintenant acheter le bâtiment et son terrain, afin d’assurer la pérennité de ses services. Les lieux appartiennent toujours pour le moment aux Jésuites du Canada.

L'accueil du centre Ricochet à Pierrefonds (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher
L’accueil du centre Ricochet à Pierrefonds (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher

Une autre caractéristique qui distingue Ricochet de plusieurs autres services disponibles sur l’île est sa navette, quoique quelques autres organismes disposent d’un service similaire. C’est le mode de transport des bénéficiaires devant se rendre à des rendez-vous médicaux ou des visites d’appartements. Mme Desrosiers apporte aussi souvent de la nourriture et autres nécessités aux bénéficiaires se trouvant en campements.

La navette a aussi permis à Nouvelles d’Ici d’aller à la rencontre de M. Gervais, de Mme Sarazin et de Ruben le 12 août dernier.

La navette du centre Ricochet (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher
La navette du centre Ricochet (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher

Une navette entre itinérance et espérance

Cela fait environ un an que Mme Desrosiers conduit la navette de Ricochet. Elle a été bénévole pendant deux ans au centre avant son embauche. Auparavant, elle travaillait dans un salon de coiffure. Elle explique qu’elle a quitté parce qu’elle voulait un emploi qui lui permettrait d’aider les autres.

« [Cet emploi] correspond davantage à mes valeurs. Le refuge lui-même est génial, l’équipe [l’est aussi]. Je vais probablement y travailler jusqu’à ma retraite ou jusqu’à ma mort », confie-t-elle avec un sourire.

Stephanie Desrosiers, conductrice de la navette du centre Ricochet (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher
Stephanie Desrosiers, conductrice de la navette du centre Ricochet (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher

Avant de se rendre à Lachine, Mme Desrosiers a fait quelques arrêts à Pierrefonds. Trois bénéficiaires, Colleen Wilson, Nancy* et Michel*, ont emprunté la navette pour se rendre à des rendez-vous. Interrogés à propos de ce que Ricochet leur apporte, les trois ont exprimé de la reconnaissance.

« C’est ma famille, a affirmé Nancy. J’ai lutté contre la dépendance toute ma vie, […] mais ici j’ai trouvé des gens qui me soutiennent, qui se soucient de moi. »

Des intervenants et intervenantes psychosociaux du centre offrent de la médiation sociale à leurs bénéficiaires une fois par semaine. Durant ces rendez-vous, l’emphase est mise sur l’atteinte de leurs objectifs. Ces objectifs peuvent être de trouver un logement ou un emploi, d’obtenir sa carte d’assurance maladie, ou encore de reprendre contact avec sa famille, selon Mme Boivin.

D’après Mme Wilson, malgré les perceptions négatives du public à propos des personnes en situation d’itinérance, la majorité des bénéficiaires du centre veulent travailler sur ces objectifs.

« Les gens pensent qu’on est des mauvaises personnes, dit-elle. Mais, selon moi, environ 70 % [des personnes en situation d’itinérance se retrouvent dans cette situation] parce qu’elles ne peuvent pas payer leur loyer. »

Différents ateliers sont aussi offerts. Notamment, le centre offre des cours d’apprentissage de la lecture pour les bénéficiaires qui en ont besoin, ou encore des périodes informatiques pour apprendre à bien utiliser un ordinateur.

La friperie du centre Ricochet. Tout y est gratuit (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher
La friperie du centre Ricochet. Tout y est gratuit (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher

Ricochet organise également des ateliers d’art, dont Michel a bénéficié. Après avoir déposé Mme Wilson et Nancy, Mme Desrosiers a continué jusqu’à la bibliothèque de Pierrefonds, où il y avait une exposition d’art. Des œuvres de Michel et de quelques autres bénéficiaires du centre y étaient présentées.

Avant d’aller à Ricochet, Michel avait travaillé dans une galerie du Vieux-Port de Montréal pendant neuf ans. Il se dit reconnaissant envers le centre de lui avoir redonner une occasion de participer au monde de l’art.

« C’est un endroit avec beaucoup plus de soutien que d’autres endroits dans le centre-ville », estime-t-il.

Mme Desrosiers explique que Michel n’est pas le seul à vouloir s’éloigner du centre-ville de Montréal.

« Il y a beaucoup de personnes qui veulent être sobre ou qui veulent s’éloigner des gangs de rue, dit-elle. Ils viennent chez Ricochet. »

Une exposition de toiles peintes par des personnes en situation d'itinérance à la bibliothèque de Pierrefonds (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher
Une exposition de toiles peintes par des personnes en situation d’itinérance à la bibliothèque de Pierrefonds (12 août 2025). Crédit photo : Jasper Bleho-Levacher

Bientôt un logement à Lachine pour M. Gervais et son chien ?

À Lachine, M. Gervais et Mme Sarazin étaient heureux de voir Mme Desrosiers, que M. Gervais décrit comme étant « un ange ». Ils étaient aussi heureux de recevoir la nourriture que cette dernière apportait pour Ruben. M. Gervais admet que son chien passe souvent avant lui.

« Je fais tout pour Ruben, dit-il avec conviction. Il m’a sauvé la vie. »

M. Gervais raconte qu’il avait accepté, il y a 8 mois, d’être hébergé au centre Ricochet seulement après qu’il ait vérifié que le centre permettait les animaux de compagnie. Ricochet est l’un des seuls refuges de ce genre à Montréal.

Cependant, l’homme et son chien pourraient ne plus avoir à rester au refuge ou camper à l’extérieur, car le frère de M. Gervais l’a aidé à trouver un appartement à Lachine. Il devrait y emménager dans les prochains mois.

Mme Sarazin ne pourra pas le rejoindre, parce que ce ne sera pas un appartement pour couple, mais elle cherche elle aussi un logement plus stable. Elle souhaite trouver quelque chose à Lachine ou dans les environs, pour être proche de son compagnon.

À la fin de l’entrevue avec Nouvelles d’Ici, M. Gervais a tenu à souligner l’importance des services pour les personnes en situation d’itinérance, incluant Ricochet.

« [Je veux encourager les gens à] faire des dons, […] surtout des vêtements, ajoute-t-il. Il y aura toujours quelqu’un qui en aura besoin ».

700 000 $ pour des navettes à Montréal

La Ville de Montréal a annoncé de nouvelles mesures pour pallier à la crise de l’itinérance le 19 août dernier. L’une d’elles serait d’octroyer 700 000 $ pour les navettes de trois organismes : Projets Autochtones du Québec, la Mission Old Brewery et L’Amour en Action, selon un communiqué de presse disponible sur le site web de Projet Montréal.

*: Ces personnes ont préféré ne pas partager leurs noms de famille. Comme elles sont en situation de vulnérabilité, Nouvelles d’Ici a choisi de leur accorder ce relatif anonymat.

La photo en haut de cet article du bâtiment principal du centre Ricochet à Pierrefonds a été prise le 12 août dernier par Jasper Bleho-Levacher.


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Jasper Bleho-Levacher, Initiative de journalisme local
Jasper a couvert les affaires municipales et civiques pour Nouvelles d'Ici dans le cadre de l'Initiative de journalisme local d'août 2025 à mars 2026, quand il a décidé de partir en Colombie-Britannique. Originaire des Laurentides et maintenant résident de l'arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, Jasper est un récent diplômé du programme de journalisme à l’Université Concordia, où il a aussi étudié l’anthropologie. Il a notamment écrit pour Global News ainsi que pour la section francophone du journal étudiant The Concordian. Lorsqu’il ne fait pas de journalisme, Jasper aime faire du backpacking ou apprendre des langues étrangères. Il est fier de travailler pour Nouvelles d’Ici et dans le sud-ouest de l’île de Montréal.